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11 mars 2021
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Bénédicte Epinay (Comité Colbert): "Aucune industrie n'a créé autant d’emplois que le luxe sur les cinq dernières années"

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11 mars 2021

Ce 10 mars, le Comité Colbert amorce une campagne dans la presse autour du slogan "Le luxe, créateur de valeurs". En quatre visuels, l’organisation qui rassemble une grande part des acteurs du luxe de l’Hexagone, met en avant la présence du secteur sur tout le territoire et valorise son rôle sociétal. Un regard différent sur le luxe, qui s’appuie sur une enquête de terrain nourrie et un dossier d’une cinquantaine de pages. On y découvre notamment qu’avec ses 14 métiers (la haute couture, la mode et la maroquinerie bien sûr, mais aussi la parfumerie, la joaillerie, la faïence, la gastronomie ou l’hôtellerie) le secteur du luxe est présent dans quasiment toute la France, qu’il comptabilise 188 territoires de production et que 20 nouveaux sites ont été ouverts depuis 2015. Une dynamique encore en cours, notamment portée par la création de nouveaux ateliers de maroquinerie pour Louis Vuitton, Hermès ou Chanel: neuf nouveaux sites vont ainsi ouvrir dans les prochains mois. À l’heure où il est question de relocalisation industrielle, Bénédicte Epinay, qui a pris l’an passé le rôle de déléguée général du Comité Colbert, détaille pour FashionNetwork.com l’importance de ce travail inédit.


Bénédicte Epinay déléguée générale du Comité Colbert - DR


 
FashionNetwork.com : Vous avez lancé ce mercredi, cette campagne, avec le soutien de plusieurs titres de presse, sur "le luxe, créateur de valeurs". Vous accompagnez celle-ci par un dossier riche sur l’importance quasi structurante de la présence de ses entreprises dans les territoires. Pourquoi avoir besoin d’affirmer cela auprès du grand public ?
 
Bénedicte Epinay :
Nous avons avec le luxe, une excellence française. Nous n’avons peut-être plus le leadership dans l’aéronautique, la pharmaceutique ou dans l’automobile. Mais nous le possédons dans le luxe. Au Comité Colbert nous avons 43 maisons qui ont plus de 150 ans et 13 qui ont plus de 300 ans. C’est une force immense. Soyons fier de cet art de vivre qui trouve ses racines au XVIIème.

FNW : Alors qu’il est beaucoup question ces derniers mois de relocalisation de l’industrie, vous estimez que le luxe à une part à prendre sur ce sujet.

BE :
Dans l’introduction de cette étude nous avons mis une citation de Pompidou, qui prophétisait il y a 40 ans la mort de l’industrie du luxe. Comme si c’était un secteur qui devait mourir parce que ce n’était pas moderne. Cela m’a choquée de relire cette déclaration. Et je l’ai retrouvée à un moment où Emmanuel Macron appelait à une réindustrialisation de la France. J’ai pensé qu’il était important de changer la perspective sur ce secteur.

FNW : Vous pensiez que l’image ne correspondait pas à la réalité des entreprises membres du Comité Colbert ?

BE :
Très souvent l’industrie fait parler d’elle via ses clients. Il était urgent de parler de nous sous un angle industriel, en mettant en avant l’ancrage dans les territoires et les savoir-faire. Nous devions montrer que l’industrie du luxe est toujours présente en France et qu’elle a essaimé sur tout le territoire.

En superposant les cartes des différents métiers nous avons réalisé que nous sommes partout. Nous avons réalisé des interviews avec toutes les maisons pour connaître leur situation et leurs projets. Et nous avons plongé dans toutes les ressources statistiques possibles. L’idée était de montrer que le secteur du luxe est un poids lourd de l’économie française. Le chiffre le plus parlant, au-delà du million d’emplois directs et indirects, c’est qu’avant la crise le luxe pesait 25% du CAC 40, aujourd’hui c’est 32,3% du CAC 40. Dans le même temps, il y a des annonces de suppressions d’emplois dans de nombreux secteurs. Nous, nous annonçons 3.500 emplois en cinq ans sur des métiers de production. Et nos entreprises en ont créés bien plus en retail et sur les sièges sociaux. Dans l’industrie aéronautique, en 2020, il s’est détruit plus de 13.000 postes, soit onze années de créations d’emplois. Je ne connais pas d’industrie qui ait créé autant d’emplois que le luxe sur les cinq dernières années.
 
FNW : Votre étude relève par exemple que Chanel, avec trois sites, est le premier employeur privé de l’Oise. Même si beaucoup de sièges sont à Paris, vous mettez en avant l’implantation des acteurs du luxe dans les territoires. Vous pouvez expliquer cela ?

BE :
Le circuit court a le vent en poupe. Bien sûr, nos maisons sont des citoyennes du monde et cherchent à se rapprocher de leurs clients finaux. Mais quand elles songent à de nouveaux sites, toutes aujourd’hui pensent d’abord à la France. Les maisons françaises sont très conscientes de leurs responsabilités. Je pense que le débat autour de la responsabilité sociale et environnementale accélère cette réflexion autour du produire en France, mieux et plus près.


Les implantations des acteurs du luxe en France - Carte Comité Colbert



Dans les années 80-90, la filière cuir, qui est aujourd’hui très dynamique, serait morte sans le luxe et le haut de gamme. On peut dire la même chose pour le parfum avec Grasse, dans le sud de la France, où sont cultivées les fleurs. Sans les arrivées des maisons de luxe, Grasse serait déplantée. Depuis plusieurs années on replante. Vos avez aussi la Glass vallée (en Seine maritime) qui fabrique 70% des flacons du monde entier et emploie 10.000 personnes.
 
FNW : Mais pour un secteur avec de telles croissances, le nombre de créations de postes n’est-il pas modeste ? Un seul site de l’aéronautique ou de l’automobile compte plusieurs centaines voire milliers de personnes.

BE :
C’est la spécificité de nos métiers. Le luxe construit des structures à taille humaine. Je trouve marquant que quand Amazon ouvre un site logistique avec 3.000 embauches, cela soit perçu comme un élan et que quand le luxe embauche 3.500 personnes cela ne paraisse pas suffisant. Et le luxe, jusqu’à preuve du contraire, ne détruit pas d’emplois dans d’autres secteurs quand il se développe.

Vuitton, Chanel, Hermès ou Hennessy peuvent l’expliquer. Aujourd’hui il n’y a pas de site de production qui soit au-dessus de 250 salariés. Cela leur permet de s’implanter parfaitement dans des petites agglomérations de quelques milliers d’habitants. Et c’est un rôle structurant.

Prenez l’exemple de la ville de Saint-Pourçain-sur-Sioule qui compte 5.000 habitants avec 1.000 emplois Vuitton. Si vous retirez le luxe, l’activité s’effondre. Cette présence a attiré une société d’emballage, une société de matériel, l’ouverture d’une boulangerie supplémentaire et les écoles ont rouvert. L’étude montre aussi le rôle que joue le secteur au niveau de l’emploi. Par exemple chez Hermès, 90% des salariés recrutés dans les ateliers sont novices. Ils arrivent sans qualification et trouvent un job et une perspective d’évolution.

FNW : Dans votre rapport vous mettez en exergue ce rôle de formateur des sociétés du luxe. D’après vous elles comptent plus de 10% de leur masse salariale en formation. Pourquoi cela est-il si important ?
 
BE :
Ce sont des métiers auxquels il faut être formé en permanence. Les maisons ont créé leurs propres formations en interne faute de trouver chaussure à leur pied dans l’enseignement public. Cela leur permet d’avoir des personnes formées au savoir-faire maison. Et de s' attachez aussi leur fidélité. C’est presque un discours de marque employeur. Et après plusieurs années ces personnes deviennent les formateurs. Ce qui est formidable c’est d’avoir chaque année une dizaine d’artisans qui sont faits chevaliers des arts et des lettres par le ministre de la Culture. Il y a une fierté dans cette poursuite de l’excellence.


Campagne du Comité Colbert - DR



FNW : Votre campagne vise aussi à attirer des profils vers ces métiers…

BE :
Ces dernières années, nous avons fait une grande partie du chemin dans la revalorisation de l’image de ces métiers. Mais nous restons toujours en tension. Chaque année, il y a 10.000 emplois qui ne trouvent pas preneurs. Nous subissons encore ces années de dévalorisations des métiers d’artisanat. Mais cela change nous voyons arriver des personnes non qualifiées comme des cadres en reconversion qui veulent trouver une qualité de vie dans une ville à dimension humaine. Les métiers du luxe sont peut-être une école de la deuxième chance.
 
FNW : Pourtant des critiques existent justement sur le fait que les groupes font des bénéfices très importants, alors que les rémunérations dans ces métiers clés ne sont pas toujours attractives.

BE :
Je n'ai pas à juger les rémunérations et les bénéfices des uns et des autres. Ce que je peux dire c’est que quand on entre sans qualification ou avec un CAP en poche dans le luxe, on peut faire carrière. A l’arrivée ce n’est pas un emploi Kleenex qui est proposé, mais un métier avec des possibilités d’évolution en compétences et responsabilités.
 
FNW : Dans l’étude vous soulignez la pluralité des métiers et des territoires concernés par le secteur. Quel ton avez-vous voulu donner à votre message ?

BE :
Face à l’image de l’artisan sur son établi, nous voulions mettre en avant tous les nouveaux métiers qui composent le luxe. C’est pourquoi nous parlons du plus ancien secteur d’avenir. Dans le développement durable, il y a une diversité de nouveaux métiers dans l’éco-emballage, l’écoconception ou la communication sur le développement durable. Chez Chanel, il y a 250 biologistes qui travaillent sur de la R&D. C’est cela le changement de vision qu’il faut apporter pour le secteur.


Campagne du Comité Colbert - DR




FNW : Peut-on mêler ces notions de savoir-faire historiques et le développement de nouvelles technologies ?

BE :
Mais l’un ne va pas sans l’autre. Par exemple, une maison des arts de la table était confrontée à une problématique de travail de ses couverts en bois. Ils ont eu le déclic de travailler en impression 3D. Vous pouvez aussi regarder comment les maisons de parfums travaillent de plus en plus précisément entre les arômes naturels et artificiels. Les rencontres entre les savoir-faire du passé et les technologies modernes sont nécessaires pour le développement de nos industries. C’est cela qui est formidable.
 
FNW : Mais avec la Chine comme premier marché du luxe dans les prochaines années, ces groupes n’ont-ils pas intérêt à se rapprocher des berceaux de consommation et produire en Asie ?

BE :
Mais les Chinois achètent du Made in France ! C’est toujours ce qui les fait rêver. Ils achètent la marque française avec tout son imaginaire. Le Comité Colbert finalise notre plateforme sur Wechat: et nous vendons ce rêve français. Si vous dites à un consommateur chinois qu’un sac a été fait à Shanghai je ne suis pas certaine que cela le fasse rêver pareil. C’est pour cela que Vuitton tient très clairement à sa maison de famille à Asnières et à son atelier des commandes spéciales à côté.
 
FNW : Vous soulignez que sur 270 marques de luxe dans le monde, 130 sont françaises. Vous qui représentez 85 de ces entreprises, qu’est-ce que cela signifie pour notre pays ?

BE :
C’est un poids plus fort pour parler collectivement. Le comité Colbert nous sommes plus que crédible pour porter ces quatre slogans présentés dans nos visuels. Et nous serons forts en juin avec notre livre blanc sur le développement durable qui va mettre la lumière sur tout ce que nos maisons font sur ce thème. Dans le même temps, cela nous donne un devoir d’exemplarité car nous sommes observés par le monde entier. Margareth Henriquez, la présidente de Krug, dit que nous devons allumer le chemin pour les autres. Au quotidien, nos maisons sont en permanence imitées dans le monde mais aussi dans tous les rayons des magasins. Cela nous pousse à être en avance d’une réflexion par rapport à ces nombreux concurrents.
 
FNW : Quel est l’impact de l’année 2020 sur le secteur?

BE :
Nous ne sommes pas encore sortis de la crise sanitaire. En revanche pour les maisons avec lesquelles j’ai échangé, elles sont plutôt agréablement surprises de leur exercice. Même si pour la plupart elles terminent avec des reculs, elles s’attendaient à bien pire. Les dirigeants ont été surpris de leur résilience et surtout tous sont assez fiers de leur agilité et d’avoir été capables de prendre en quelques mois des décisions sur lesquelles ils travaillaient depuis des années sans franchir le cap de la mise en application. Des maisons de champagne ont basculé sur de la vente en ligne et des films pour les Fashion Weeks ont été produits en quelques semaines. Et cela se passe très bien. Malgré l’impact de la crise, nos maisons ont gagné plusieurs années sur leur stratégie. Elles ont amorcé de nombreuses initiatives, en développement durable, en seconde main, sur la blockchain et les enjeux digitaux. Cela va être passionnant.
 

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