Hyères : la mode au-delà des vêtements

Pourquoi travailler dans la mode quand on n'est pas créateur ? Au festival de Hyères, c'est la question à laquelle ont répondu une styliste, une blogueuse, un illustrateur sonore de défilés, un producteur et un maquilleur, respectivement Camille Bidault Waddington, Leaf Greener, Frédéric Sanchez, Étienne Russo et Stéphane Marais. Leurs opinions étaient souvent complémentaires.
 
Stéphane Wargnier à Hyères

Leur motivation principale ? La possibilité de mettre en oeuvre de nouvelles idées avec des personnalités ultra-créatives, même si leurs intentions semblaient souvent impossibles à réaliser.
 
L'un de quatre principaux débats organisés par la Fédération de la Haute Couture et de la Mode à la villa Noailles, lors du célèbre festival de mode, avait pour modérateur l'un des cerveaux de la mode, Stéphane Wargnier.
 
Commençons par Frédéric Sanchez, un « illustrateur sonore » qui a réalisé les bandes-son de nombreux défilés de mode majeurs.

« J'ai pris le titre d'illustrateur sonore en partie à cause du programme radiophonique La Guerre des Mondes créé par Orson Welles en 1950 : il avait fait croire à la moitié de la population new-yorkaise que les États-Unis subissaient une invasion extraterrestre », explique Frédéric Sanchez, qui a commencé sa carrière auprès de Martine Sitbon et Martin Margiela à la fin des années 1980.
 
« Ma famille a fui la dictature franquiste. Le seul lien qu'avait encore mon père avec l'Espagne, c'était la radio, ce qui explique mon intérêt pour le son : cette idée que le son peut donner l'impression d'être à deux endroits en même temps », confie-t-il. Frédéric Sanchez a créé les bandes-son des défilés de Prada, Hermès, Craig Green, Jil Sander et Jean Paul Gaultier, dans le cadre de relations de travail dépassant souvent 25 ans.
  
Ses créations varient-elles en fonction des créateurs ? « Eh bien, certains créateurs travaillent toujours avec de la musique. Avec Marc Jacobs, quand on trouve un morceau, il le passe sans arrêt au studio, jusqu'à ce que son équipe craque : pour le défilé, je le passe aussi en boucle. Jil Sander parlait beaucoup de la qualité des vêtements, ainsi que de belles voitures, alors je choisissais une musique qui siérait à une voiture magnifique. Rei (Kawakubo de Comme des Garçons) parle à peine, mais quand on regarde ensemble les vêtements, subitement le choix devient limpide. Avec Miuccia Prada, on s'assoit et on parle pendant quatre heures de politique et de l'état du monde, et la musique découle de ce qu'on trouve important », explique-t-il.
 
Comment conçoit-il son propre métier ? Un peu comme du cinéma expérimental, des images éphémères, répond-il. « C'est comme cette scène dans Fellini Roma, quand ils creusent une nouvelle ligne de métro à Rome et qu'en perçant une cloison, ils tombent sur des fresques antiques, qui disparaissent au bout de quelques instants à cause de l'air frais qui entre pour la première fois depuis plusieurs siècles. C'est ça la mode : ça apparaît, ça disparaît. Même si aujourd'hui Internet a tout changé : tout ce que j'ai fait depuis la fin des années 1990 est désormais disponible en ligne ! »

Se tournant vers la styliste Camille Bidault Waddington, Stéphane Wargnier, qui, parmi de nombreuses fonctions, exerce celle de directeur de la dernière année à l'École de la Chambre Syndicale de la Mode Parisienne, lui demande de définir son travail.
 
« Mon métier ? J'en ai plusieurs. Parfois je travaille avec un photographe pour un magazine et on invente un thème, une histoire ; parfois avec un créateur, et on choisit tout, des tissus jusqu'à l'allure générale du défilé ; parfois pour une campagne et je sélectionne les mannequins et les maquilleurs. Pour chaque travail, mon rôle est différent. Mais quoi qu'on fasse, si on est trop sérieux, trop dans l'intellect, ça ne marche pas. Ça devrait rester léger. Je suis un peu comme un docteur et une infirmière », affirme la styliste, qui a travaillé pour des maisons aussi variées que Marc Jacobs et Schiaparelli, et des magazines indépendants comme Self Service et Dazed & Confused.
 
La blogueuse, journaliste et styliste chinoise Leaf Greener

Le producteur de défilés Étienne Russo a commencé sa carrière en travaillant dans des hôtels et des restaurants haut de gamme dans sa Belgique natale. « Alors je travaillais tous les week-ends pendant que mes amis sortaient s'amuser ! » raconte-t-il. Étienne Russo est entré dans le monde de la mode en entamant une carrière de mannequin, avant de partir au Japon, puis de s'essayer à la production de défilés avec Dries Van Noten.
  
« Quand j'ai commencé avec Dries, je pouvais faire ce que je voulais, même s'il m'avait conseillé d'éviter la religion et la politique, sans parler de sexe et de drogue. Ce qui rendait les choses un peu plus compliquées », se rappelle-t-il, provoquant des sourires parmi les 300 personnes réunies dans le jardin de la célèbre villa.

Depuis, il est devenu le producteur et directeur créatif des défilés de Dries Van Noten pendant 30 ans, tout en collaborant avec Alber Elbaz période Lanvin.
 
Les instructions de ce dernier ? « Alber veut parler de l'univers qui entoure "sa" femme, pas vraiment de ses vêtements. Une fois que vous l'avez compris, vous pouvez commencer à travailler », raconte Étienne Russo à propos de ses dix ans chez Lanvin. Ses défilés, structurés par des portiques innovants, des installations lumineuses et d'énormes lampes, sont généralement considérés comme les mieux éclairés de l'histoire de la mode.
 
« Avec Dries, il s'agit plutôt de ses imprimés, d'où ils viennent, et comment ils sont associés. Tout est très technique avec lui. Mais parfois, l'emplacement lui-même vous parle », explique-t-il, faisant référence au légendaire défilé du 50e anniversaire de Dries Van Noten, donné dans une ancienne usine Procter & Gamble au nord de Paris, où un dîner avait été servi à 500 invités sur une table blanche de 150 mètres de long, avant que les 150 lustres ne s'élèvent au plafond et que les mannequins ne défilent sur la table, transformée en podium.
 
« Que pouvait-on faire de mieux ? C'était mon plus grand défi. Pour le défilé suivant, Dries m'a donné cette instruction : une simplicité qui fait mal ! Difficile. Mais à la fin, il avait raison. J'ai fait un décor avec seulement un grand projecteur et des sons très faibles de couples en train de faire l'amour - c'était très concentré », se souvient-il.
 
Leaf Greener, célèbre rédactrice, styliste et blogueuse chinoise, voit son rôle différemment.
 
« Mon objectif est de transmettre les valeurs des marques occidentales en Chine ; celles-ci souhaitent toutes s'impliquer en Chine, car il s'agit de la deuxième économie mondiale. Elles passent deux jours en Chine pour un lancement ou un événement et après elles pensent connaître le pays. Ce qui est plutôt stupide », dénonce-t-elle.
 
Née à Pékin d'une mère férue de magazines de mode, Leaf Greener a déménagé à Shanghai où elle a travaillé pour Elle et Vogue China, avant de créer son propre magazine, Leaf, tout en devenant une figure des réseaux sociaux, dont WeChat.
 
« Pour moi, Pékin est un homme, tandis que Shanghai est comme une femme. Pékin est un peu comme l'Allemagne, alors que Shanghai s'apparente plutôt à la France », explique-t-elle.
 
Enfin, le grand maquilleur Stéphane Marais, un Breton monté à Paris à l'âge de 18 ans, qui a fait irruption dans la mode après avoir étudié seulement trois mois dans une école de maquillage - « J'ai réalisé que j'avais suffisamment appris ». Sa technique : créer un book de 10 maquillages tests et bombarder les magazines pour trouver du travail.
 
« J'ai démarré sur les chapeaux de roues. J'avais une vision extravagante mais sensible de la beauté », décrypte Stéphane Marais, qui a travaillé sur les premiers défilés de Comme des Garçons et de Yohji Yamamoto. « Le plus important, c'est que j'avais des idées très variées : les gens ont compris que je pouvais amener quelque chose de différent. Il n'y a rien de systématique dans mon travail. »
  
« Rien n'est jamais garanti. Je suis toujours un peu anxieux et je pense que c'est nécessaire », ajoute Stéphane Marais, qui a collaboré avec Martine Sitbon, Jean Paul Gaultier, Chanel et Victor & Rolf, ainsi qu'avec les célèbres photographes Richard Avedon et Irving Penn.

Sa mission la plus compliquée ? « Eh bien, Irving Penn était assez âgé, mais il pouvait être très dur, faire pleurer les actrices. Franchement, Monsieur Penn me donnait des crampes à l'estomac. Une fois, on photographiait Nicole Kidman pour le Vogue américain. Elle vit dans une sorte de bulle, elle est très gentille. Donc je m'occupais d'elle avec douceur, quand Irving Penn, nonagénaire, me donne un coup dans les côtes par derrière et me crie dans les oreilles : "Stéphane, je n'aime pas les choses mignonnes. Choque moi ! Sois brut !" »

Traduit par Paul Kaplan

Tous droits de reproduction et de représentation réservés.
© 2018 FashionNetwork.com

Mode - Prêt-à-porterCréation
INSCRIPTION À LA NEWSLETTER