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Traduit par
Paul Kaplan
Publié le
15 nov. 2021
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Martin Margiela à Lafayette Anticipations : la vie après la mode

Traduit par
Paul Kaplan
Publié le
15 nov. 2021

Le célèbre adage de F. Scott Fitzgerald selon lequel "il n'existe pas de deuxième acte dans les vies américaines" pourrait s'interpréter comme un avertissement à l'adresse des créateurs de mode tentés de se réinventer dans une seconde carrière. Martin Margiela, lui, fait fi de ce conseil. 


'Scrolling Image,' 2021. Steel, neon, glass, and print on paper. Courtesy of the artist and Zeno X Gallery, Antwerp. Produced by Lafayette Anticipations. - Photo: Pierre Antoine



Martin Margiela, l'un des créateurs les plus iconoclastes de l'histoire de la mode,  présente le résultat de son travail artistique dans le cadre d'une exposition fascinante mise en scène à Lafayette Anticipations, un centre d'art innovant et expérimental ouvert dans le Marais par la célèbre chaîne de grands magasins du même nom.

Le chemin emprunté par les designers qui se rêvent en artiste est souvent périlleux. Il suffit d'aller poser la question à Helmut Lang, le créateur le plus influent de la sphère mode à la fin des années 90, couvert de critiques extatiques pour ses collections. Un concert de louange qui a viré au réquisitoire lorsque celui-ci s'est mis en tête de délaisser le prêt-à-porter pour se lancer dans l'art contemporain à partir de 2005. 

De son côté, Martin Margiela semble pouvoir échapper à un tel opprobre. D'une part parce que son nom a toujours été associé à l'adjectif "conceptuel" au cours de ses deux décennies de carrière dans la mode. Et d'autre part parce que ses obsessions centrales dans cette exposition sont celles qui l'animaient lorsqu'il concevait ses collections : la célébrité, l'anonymat, le consumérisme, l'homoérotisme et le culte du secret. Ce dernier point est très important pour le créateur belge, qui n'a jamais accepté qu'on lui tire le portrait. Encore aujourd'hui, rares sont ceux qui savent à quoi ressemble Martin Margiela, même parmi les journalistes de mode habitués de ses défilés.


'Vanitas,' 2019 Silicone and natural dyed hair. Courtesy of the artist and Zeno X Gallery, Antwerp. Produced by Lafayette Anticipations. - Photo: Pierre Antoine



"Lorsque Martin m'a parlé de son intention de se reconvertir en artiste, je lui a immédiatement répondu que je l'ai toujours considéré comme tel, même quand il créait ses collections de mode", explique Rebecca Lamarche-Vadel, la directrice de Lafayette Anticipations.

Il ne s'agit pas d'une rétrospective, mais plutôt d'une série d'œuvres d'art expérimentales, dont une grande partie a été réalisée dans le sous-sol de Lafayette Anticipations, qui dispose d'un impressionnant atelier ultramoderne. Toutes les œuvres exposées étaient déjà prêtes il y a près de deux ans, mais l'exposition a été reportée à cet automne, pandémie oblige.
 
"La possibilité pour Martin de travailler ici, c'est tout l'intérêt de Lafayette Anticipations. Nous voulions un espace où les artistes contemporains auraient carte blanche pour créer comme bon leur semble, à leur rythme", explique Guillaume Houzé, l'héritier des Galeries Lafayette, à l'origine de ce centre d'art. Ancien entrepôt, puis école, le bâtiment a été entièrement réhabilité par l'architecte Rem Koolhaas, qui a imaginé deux gigantesques planchers mobiles, actionnés par des poulies électroniques pour modifier l'espace et décliner son volume sous une multitude de configurations. 


'Red nails,' 2019. Lacquer on fibreglass. Courtesy the artist and Zeno X Gallery, Antwerp. Produced by Lafayette Anticipations. - Photo: Pierre Antoine



Fidèle à ses racines, le créateur de 64 ans, dont le frère est coiffeur, égrène le motif de la chevelure tout au long de l'exposition, divisée en une série de 20 pièces cloisonnées sur deux étages. Dans la première, on découvre ainsi Hair Portraits, une oeuvre composée de cinq grandes piles de magazines, chacune surmontée de fausses couvertures en papier glacé mettant à l'honneur des stars comme Monica Vitti ou Catherine Deneuve, avec le visage entièrement recouvert de leurs propres cheveux.
 
Une autre installation, Vanitas, dresse le portrait abstrait d'une femme représentée dans les cinq chapitres de sa vie par le biais de ses cheveux. Les cinq têtes perruquées, faites de silicone et de véritables cheveux humains, sont enfermées sous une boîte en verre.

"Les vanités font partie intégrante de la tradition picturale flamande. Comment représenter la mort, la fin de la vie ou le Memento Mori ? La solution de Martin : les cinq étapes de la vie — la jeunesse, le premier enfant, les premiers cheveux gris, la teinture des cheveux et enfin la vieillesse argentée", explique Rebecca Lamarche-Vadel lors d'une visite de l'exposition.


'Monument,' 2021 PVC tarpaulin print, vintage sofa, and audio loop. Courtesy of the artist. Produced by Lafayette Anticipations. - Photo: Pierre Antoine



En tant que designer, Martin Margiela était connu pour rendre le quotidien exceptionnel — comme ses célèbres corsets fabriqués à partir d'escarpins en cuir blanc. En tant qu'artiste, le créateur belge fait quelque chose de similaire en reproduisant un objet de mobilier urbain banal, l'abribus, à partir de plexiglas et de fausse fourrure, et réimagine ce refuge contre le soleil ou la neige. Tandis que l'entrée de l'espace est recouverte d'une grande photo d'un tube de déodorant — dont la composition est une liste des matières premières utilisées pour l'exposition.
 
Martin Margiela, à l'époque où il était designer, était obsédé par les formes humaines et animales. Sa chaussure la plus célèbre ? Le tabi, une botte fendue d'inspiration japonaise, évoquant un sabot. En tant qu'artiste, il s'amuse avec les motifs classiques de l'anatomie, mais ne présente que des morceaux du torse humain, en silicone ou en plâtre, déconstruisant ces symboles antiques de la divinité et de l'héroïsme en fragments de corps presque mutants. Une autre salle présente des faux ongles rouges géants en porcelaine de Nymphenburg.

En un mot, Martin Margiela n'est peut-être pas le nouveau Damien Hirst ou Anselm Kiefer, mais il échappera probablement aux attaques qui ont bombardé ce cher Helmut Lang.

Martin Margiela, Lafayette Anticipations, jusqu'au 2 janvier 2022.

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