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Pierre-François Le Louët (FFPAPF) :"Il faut numériser la mode"

Publié le
15 mai 2020
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8 minutes
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Deux mois de confinement pour lutter contre l’expansion de la pandémie de Covid-19 et quel impact sur la mode française ? FashionNetwork.com a posé la question à Pierre-François Le Louët, président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin et à la tête de l’agence Nelly Rodi. Le dirigeant analyse les premiers jours du déconfinement et, le confinement ayant exacerbé le déficit numérique de la mode hexagonale, détaille l’initiative de la Fédération pour aider les marques à combler ce manque.


Pierre-François Le Louët, président de la Fédération françiase du prêt-à-porter féminin - C Coenon



FashionNetwork.com : Au niveau de la FFPAPF, quel bilan tirez-vous de ces deux mois de confinement pour éviter l’expansion de l’épidémie de Covid-19 ?

Pierre-François Le Louët : La Fédération a été très active durant cette période, en agissant sur deux fronts. Le premier concernait les masques. Les syndicats régionaux ont été très actifs dans les coordinations régionales et il y a aujourd'hui plus de 700 acteurs de la confection enregistrés sur la plateforme nationale. Les coordinateurs de l’Ouest, de la Normandie et de Marseille, qui sont parmi les contributeurs les plus importants, ont joué un rôle déterminant. Nous avons atteint une capacité de production de 4,5 millions de masques par jour. La demande est toujours très forte, avec un besoin de plus de 80 millions de masques au quotidien en France.

FNW : Mais avec le déconfinement, les unités de production vont reprendre leur activité classique. Comment est envisagée cette transition ?

PFL : La fabrication est centrée sur les masques textiles à usages multiples. Les ateliers sont pour certains encore à 100% sur les masques et la demande est là pour un moment. Les unités vont voir remonter très graduellement les commandes de leurs clients, car sur le plan de la production des pré-collections de la prochaine saison c’est toujours assez compliqué, les marques ayant peu de visibilité. Et il n’y a pas de certitudes pour la saison prochaine.

FNW : Les marques ont justement été très affectées par la situation de confinement...

PFL : C’est notre second point. L’impact a été extrêmement brutal avec les fermetures des boutiques et des distributeurs. La Fédération a mis en place une cellule opérationnelle pour répondre au mieux aux questions des marques et les aider à gérer les litiges avec leurs clients et donneurs d’ordres. Une centaine de marques de toutes tailles se sont manifestées. Après des premiers jours compliqués où il y a eu des tentatives d’acteurs qui pensaient que c’était normal d’imposer leurs vues à leurs partenaires plus modestes, nous leur avons expliqué qu’il était possible d’avancer de manière convenable. Et beaucoup de litiges se sont réglés à l’amiable.

Les chefs d’entreprises avaient aussi besoin d’échanger sur des sujets très pratiques à propos de questions sociales, légales, fiscales… Nous avons mis en place un groupe Telegram de la mode qui réunit plus de 300 décideurs et une section "ressources documentaires" ainsi que des webinaires sur le site de la Fédération.

FNW : Dans les échanges que les équipes de la Fédération ont avec les entreprises du secteur, quelles sont les questions qui reviennent le plus?

PFL : Concrètement, il y a une préoccupation financière. Beaucoup d'entreprises ont obtenu le prêt garanti par l’Etat mais pas toutes. Là-dessus, nous avons, avec d’autres fédérations, obtenu que les entreprises en difficulté puissent avoir recours au PGE. Initialement celles qui étaient en sauvegarde ne pouvaient pas y avoir accès.

Cela ne veut pas dire que tout est réglé pour autant. Les dirigeants s’interrogent sur l’organisation de l’entreprise ; ils regardent la date du 1er juin en ce qui concerne l’évolution du chômage partiel, se demandent combien de temps ils vont pouvoir tenir et quelle sera la consommation ? Le point clé pour eux est de gérer les stocks de la saison en cours. Mais aussi de savoir comment et quand ils vont se faire livrer la prochaine. Et enfin, il y a une troisième saison qu’il va falloir concevoir et vendre (relire notre dossier : "Pour la mode, la crise du Covid-19 initie une triste valse à trois temps"). Par rapport à cette collection printemps-été 2021, ils se demandent s’ils pourront rencontrer leurs clients et comment ils pourront la vendre.

FNW : C’est là qu’interviennent les développements digitaux?

PFL : C'est essentiel ! C'est pour cela que nous lançons un plan d’amplification digital. Le confinement a marqué l’impossibilité pour certaines marques de présenter leurs collections à leurs clients et a révélé de nouveaux comportements d’achats et des attentes des consommateurs. Notre dispositif doit permettre aux marques de rejoindre une plateforme wholesale en ligne, réaliser la restructuration de leur retail en ligne, numériser leurs collections... Le bilan que nous avons fait c’est qu’un certain nombre va s’arrêter dans les prochains mois. Pour celles qui vont rester et qui n’avaient pas encore investi ce champ, il faut réorienter l’activité et accélérer la transformation digitale.

FNW : Ces marques sont-elles prêtes à opérer ces changements ?

PFL : Ces dernières années, on avait insisté à la Fédération sur l’importance de ce sujet. La météo du digital, que la Fédération présente chaque semaine, leur montre qu’une partie du commerce va bien. Dans l’ensemble, les DNVB s’en sortent mieux. Donc oui, il y a une prise de conscience accélérée. Le PGE que les marques ont obtenu doit permettre de réaliser les investissements qui transforment l’entreprise. Notre axe est qu'il faut numériser la mode.

Les deux volets du plan, avec une subvention de 1.500 euros par semestre, grâce au soutien du Defi, et des conditions préférentielles obtenues par la Fédération auprès d’un groupe de partenaires qui acceptent de jouer le jeu, doivent permettre d’accompagner le projet des marques à hauteur de 10%, 15% ou 20% selon leur ambition. Elles doivent candidater auprès de la Fédération pour obtenir ce soutien. Nous recevrons les dossiers entre le 1er et le 15 juin. Nous voulons que ces projets soient enclenchés dès le deuxième semestre.

FNW : Combien de marques allez-vous pouvoir accompagner ?

PFL : Les sociétés qui candidatent doivent être à jour de leur taxe Defi. Elles doivent réaliser un dossier de candidature expliquant leur projet axé sur au moins l’un des six thèmes de transformation numérique que nous avons identifiés. Nous avons l’ambition d’accompagner environ 70 marques.

FNW : L'avenir proche sera donc totalement digital?

PFL :
Non. Nous croyons toujours énormément aux rencontres physiques. Nous continuerons notre soutien pour permettre aux marques d'être présentes sur les salons. Nous n'avons pas de réduction de ces actions. Tout ne peut pas être numérique. Et, même si nous vivons un moment très particulier qui va accélérer l'utilisation d'outils digitaux, on ne change pas la culture et l'organisation d'une entreprise et d'un secteur si rapidement. Ce que nous voulons, c'est accompagner sa métamorphose et accélérer sur certains points en déployant ce nouveau plan.

FNW : Vous avez évoqué des marques qui allaient arrêter leur activité. Différentes prévisions tablent sur un repli à deux chiffres pour la mode en France. Quel est votre sentiment ?

PFL : Il y a différents scénarios évoqués plus ou moins optimistes. L’IFM a présenté un horizon avec un recul de 20% de l’activité, c’est plutôt optimiste. Dans notre webinaire sur la question, le cabinet de conseil McKinsey tablait lui sur un repli jusqu’à -50%. Le consensus entre les deux pourrait aboutir à une année à -35%. Dans ce contexte, il y aura les acteurs qui auront l’agilité et la capacité d’adaptation nécessaires pour passer cette période. Et il y aura aussi ceux qui auront le cash et ceux qui ne l’auront pas.

FNW : Quels profils de marques voyez-vous dans une situation périlleuse ?

PFL : Il y en a plusieurs et elles ont des tailles différentes. Il y a celles dont les dirigeants ont roulé leur bosse mais cette crise est un coup trop dur et le "nouveau monde" est un peu trop éloigné de la mode qu’ils ont défendue pendant des années. Et puis il y a les marques plus jeunes, parfois très dynamiques, pour qui la crise a été un véritable coup de bambou dans leur développement. Celles-ci ont du mal à tenir sur un plan financier.
 
 FNW : Vous aviez alerté, comme d’autres acteurs, sur le risque de voir les promotions se multiplier au moment du déconfinement. Plusieurs distributeurs et marques ont en effet affiché de forts rabais sur leurs collections dès la reprise. Quel est votre message ?

PFL : Les stocks sont très importants. Et certaines marques et distributeurs peuvent avoir des visions de cash management qui les ont incités à dégainer des opérations promotionnelles. Nous discutons avec eux et les écoutons. Chacun essaye de sauver son entreprise. Il existe énormément de situations différentes et le message est un message de solidarité. Il faut que l’on ait, collectivement, une attitude qui permette de préserver les marges car, sinon, certaines marques et petits distributeurs ne résisteront pas. C’est pour cela que nous sommes d’accord sur le fait que la date des soldes doit être décalée afin de permettre d’avoir une période de vente à prix pleins. A présent, le gouvernement doit se prononcer sur trois points pour permettre aux entreprises de s’organiser : définir la date des soldes, préciser l’évolution du dispositif du chômage partiel au 1er juin et régler la question des loyers commerciaux. Sur ce point, si rien n’est fait, ce sera un accélérateur des difficultés des marques et des des enseignes. Mais il y a un enjeu encore plus important pour la mode.

FNW : Lequel ?

PFL : Le moment le plus difficile commence. Et malgré ce contexte, où on parle de transformation, de gestion du cash, d’organisation nouvelle, il va falloir continuer à être désirable et créatif. Il va falloir être capable, malgré l’incertitude, de raconter des histoires désirables. Il va falloir proposer un produit qui soit à la hauteur pour faire venir le client en boutique. Ce n’est pas simplement des process. Il faudra garder du punch, la foi dans l’avenir et dans la mode. Et cultiver ce qu’elle peut apporter de meilleur : être en phase avec son temps sans se dévoyer, du pep's et une certaine touche de frivolité.
 
 

 

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